Affronter une équipe de la trempe de celle des Lions est toujours une épreuve particulière, un instant redouté, tant il est vrai que même blessés ou diminués, ces animaux-là restent dangereux. Lorsque l'équipe affiche complet en début de saison, il faut a fortiori s'attendre à une lutte des plus cruelles, à l'une de celles qui laissent des traces sur les corps et dans les esprits. L'objectif des Templiers à quelques jours du Challenge de France est clair : terrasser la Bête, sortir de cette arène avec deux victoires et le moins de dégâts possibles.
Dès l'arrivée des équipes et le temps que durent les practices de routine, les hommes s'observent, s'évaluent, se jaugent, se toisent à l'aune des saisons précédentes, à cette demi-finale de 2007 remportée par les Templiers. Ils ont beau se connaître et s'apprécier, ils cherchent à prendre l'ascendant dès la poignée de main. En toute estime, cela va de soi.
Mon humble rôle dans l'acte qui va bientôt se jouer est secondaire, à la frontière de la figuration : j'enregistre les actions ; je note les lancers des uns, les frappes des autres ; je réconforte, j’encourage ; j’assiste les coureurs sur bases, je prodigue quelques conseils. Il m’arrive de souffler un peu sur les braises pour attiser le feu lorsqu’il donne des signes d’extinction, mais je sais que je n’aurai pas besoin de le faire aujourd’hui. Je porte les couleurs de ce club que j’ai participé à fonder. C’est ma fierté. J’ai pris ma retraite de joueur voilà plusieurs années et pourtant certains des membres de cette équipe sont plus âgés que moi. Je les admire d’avoir su ou pu concilier leurs vies professionnelle et familiale et d’être encore en mesure de pratiquer leur passion pour ce sport de combat qu’est le baseball. Car pour moi il ne s’agit de rien d’autre : encaisser des coups et en porter en retour.
Le temps du heurt est venu. Il n’y a aucun round d’observation. On se connaît bien trop pour cela. On se rend coup pour coup, on s’empoigne à bras le corps, on s’attrape à la gorge. On cherche la faille. On perce la brèche. Il faut enchaîner les frappes, progresser pas à pas, prendre chaque base comme on enlève une redoute. Rester maintenant unis en défense, former un front cohérent, limiter tout débordement et ne surtout pas lâcher prise.
Le premier match est emporté de haute lutte. On se congratule fébrilement. La tension redescend un peu. Un peu seulement car la bataille reprend aussitôt.
On se retrouve de nouveau dans la mêlée. Les Lions sortent les crocs, les griffes, s’agitent férocement. Eux aussi sont braves et valeureux. Ils ont la rage, elle leur procure l’avantage. Nous serrons les rangs. Il faut tenir et garder confiance. La question n‘est pas « pouvons-nous » mais « allons-nous le faire ». Alors on ne baisse pas les bras et on va chercher l’énergie au fond de soi, on va la puiser dans ses tripes, dans son cœur. On atteint collectivement cet état second qui animait les anciens guerriers, la « furia francese ». Nous nous livrons à quelques sacrifices, les blessures n’ont plus aucun effet sur nous. Nous sommes soudain devenus semblables à ces hommes nus courant dans les bois ou les steppes, qui allaient de l’avant sans armure, enragés comme des chiens ou des loups, mordant leur bouclier, fort comme des ours ou des taureaux. Nous sommes les sauvages guerriers berserkir des lointaines sagas et rien ne peut nous arrêter. Nous plongeons, nous sautons, nous galopons, nous renvoyons la balle de toutes nos forces rassemblées, nous sommes insaisissables. Tant et si bien que vient le moment où nous pouvons enfin clamer d’une seule voix : Victoire !
Une fois la pression retombée, chacun reprend progressivement ses esprits, conscient de s’être dépassé mais au bout du compte lucide quant à une chose : ce n’était qu’une journée de championnat comme une autre. Une éphémère satisfaction. Rien de plus. Demain, tout sera oublié ou presque. Tout sera à refaire.
La quête du Graal qui habite le fond de nos cœurs est perpétuelle, c’est en cela uniquement qu’elle est belle.
Jean-Christophe